Episode 3 : peut-on reformuler la question ?

Changer la question pour avoir une réponse qui nous permette de construire ensemble

« La réponse est oui. Mais quelle était la question ? », Woody Allen

Et si, au lieu de nous poser des questions sur des situations qui ne nous concernent pas directement, nous allions demander l’avis aux personnes concernées pour connaître les questions qu’ils.elles se posent ?

Dit comme ça, ça paraît relativement logique. Mais en fait, lorsqu’il s’agit de faire des projets dans des quartiers populaires ou des villages reculés, avec des jeunes, des vieux et tou.te.s les non-privilégié.e.s sociaux.ales de manière générale, c’est rarement avec les personnes que nous pensons et concevons les projets. De façon transversal, c’est le pas de côté que nous souhaitons faire dans notre façon de mener nos interventions.

 

Changer de mots pour changer de point de vue

Et l’expérience de Semer auprès des Conseiller.e.s Citoyen.ne.s le montre, l’enjeu principal est de permettre aux personnes concernées de penser leur situation, leur territoire, leurs problèmes et les solutions qui peuvent y répondre. Et pour cela, il faut sortir du langage de l’institution, changer de mots pour changer de point de vue sur la réalité qu’on regarde. Ou en tout cas qu’on essaie de regarder…

Car « l’Enfer étant pavé de bonnes intentions », à répondre aux commandes de la Politique de la Ville, on risque de ne pas voir ce que la ville a de politique en elle. On risque de ne pas se poser les bonnes questions et donc, de ne pas trouver les réponses qui font avancer la situation pour les personnes qui sont directement concernées.

 

Ne pas faire avancer les situations, cela signifie très concrètement que des discriminations continuent de se commettre dans la plus grande impunité et/ou lâcheté, que les personnes actuellement privé.e.s du recours à leurs droits fondamentaux ne peuvent toujours pas y accéder, que la démocratie reste encore un mot vidé de son sens et donc dans lequel le « demos » ne croit plus, éprouve méfiance ou amertume.

Il est urgent de faire une pause

Faire avancer les situations, c’est avant tout prendre le temps. Parce que depuis que la « démocratie participative » et la « participation citoyenne » sont devenues des concepts à la mode, que chaque commande publique promeut explicitement, il est urgent de faire une pause. Une pause pour répondre nous-mêmes à cette question : Pourquoi, s’il y a de plus en plus de participation des citoyen.ne.s souhaitée par les instances qui organisent la vie publique, les services publics, les situations ci-dessus nommées n’évoluent-elles pas ?

Peut-être parce que ce n’est, là encore, ce n’est pas la bonne question. Il s’agirait plutôt de se demander : Quelles formes de participation permettent à ces situations d’évoluer ? Alors, pour répondre aux commandes publiques qui cherchent à mettre en place des dispositifs participatifs, nous avons à cœur de changer la question.

Savoir recueillir la parole

S’il nous est demandé de recueillir la parole de personnes concernées par un sujet, nous insistons sur le fait que cela exige déontologiquement de :

  • prendre le temps de les écouter pour pouvoir comprendre les situations qui sont vécues, avec l’intensité et la singularité de chacun des vécus, tant sur la durée du projet que sur la durée des ateliers,
  • donner des garanties que les paroles exprimées seront prises en compte, qu’elles vont servir à faire changer les choses
  • mettre en œuvre des actions concrètes à partir de ce qui aura été dit
  • avant toute chose, avoir la conviction qu’on ne pourra pas trouver de réponse sans eux.elles.

Mais concrètement, comment fait-on du concret ?

Faire attention à ce qui ne compte pas

À Semer, nous pensons participer à faire du concret en faisant attention aux petites choses, à tout ce qui est « insignifiant » bien qu’il dise beaucoup : les prénoms, les silences, les émotions, les impératifs individuels à intégrer au collectif. On ne sait pas où toutes ces petites choses vont nous mener, ce que ça va construire concrètement, mais cela pose les bases solides et met en cohérence ce qu’on fait et ce qu’on vise. De la méfiance, de l’amertume, on sent progressivement le groupe se détendre, rassuré.

Nous faisons du concret à partir de la parole des « vraies gens », celles et ceux qui ne parlent pas la langue de bois mais la langue de la vie qui vient tout d’un coup, des fois pas dans le bon ordre.

« Faut pas croire, pendant des années, j’ai pas parlé. Aujourd’hui, si je viens, c’est que j’ai enlevé ma gêne. »

Bien sûr, tout n’est pas pile poil directement en lien avec le sujet défini, mais tout est en lien, dit quelque chose de ce pourquoi on en arrive à « mettre en œuvre des démarches participatives ». Parce qu’un nouveau monde ne peut pas naître de statistiques et d’analyses stratégiques, il ne peut naître que dans les images, les métaphores qui créent de nouvelles connexions de pensée, qui permettent de penser différemment. Faire surgir et entendre les métaphores, c’est croire en cette phrase de Théodore Monod qui dit que « L’utopie ne signifie pas l’irréalisable, mais l’irréalisé. L’utopie d’hier peut devenir la réalité de demain ».

Ecouter les colères

Mais encore, nous faisons du concret en créant et en garantissant les conditions de confiance, de bienveillance et de reconnaissance pour que les personnes conscientisent que leur méfiance, leur amertume. Et que leurs sentiments, leurs colères, leurs peurs et leurs aspirations sont partagées par des personnes qui ont le même vécu. C’est ce que Paulo Freire appelle « l’étape de conscientisation collective » et qui vise à renforcer chacun.e des membres du groupe et le groupe entier dans la justesse de sa colère et les moyens d’action pour l’affirmer. En cela, ils.elles prennent conscience du fait que leur colère est prise dans un système qui les dépasse (c’est l’étape de conscientisation sociétale) :

Amener la réflexion en groupe de pair.e.s

Et enfin – bien que la liste soit encore bien longue -, nous faisons du concret lorsqu’on arrive à ce que les personnes s’expriment au nom d’un collectif de pair.e.s, celles et ceux là-mêmes qui partagent le même vécu : « un territoire c’est surtout un lieu où il y a un problème identifié et où différents partenaires veulent ensemble le résoudre en construisant des solutions » (https://www.atd-quartmonde.fr/wp-content/uploads/2016/09/CR-Reseau-Croisement-Nantes.pdf). À force de renforcement mutuel des un.e.s et des autres dans ces groupes où l’on prend conscience de la justesse de sa colère, la parole prend en compte les colères, les peurs et les aspirations de tous ces membres pour formuler la réponse à la question qui n’avait pas été posée. Ou bien qui n’était pas la bonne… puisque la réponse vient éclairer autre chose.

Ou bien alors, étant donné que LA réponse n’existe pas, cherchons ensemble la question qui nous permettra ensemble de trouver une réponse qui nous donne l’envie et les moyens de la mettre en œuvre pour voir sur quelle nouvelle question elle débouche !

Pour aller plus loin