Paysans sans terre : devenir citoyen par la lutte

 

Rédiger un tract, prononcer un discours, lancer une action en justice… Se mobiliser pour ses droits n’est jamais évident, mais quand on ne sait ni lire ni écrire, le défi est gigantesque. Il est pourtant relevé avec brio par les mouvements de paysans sans terre depuis plus de 30 ans.

Avril 2013, Inde : mobilisation de de femmes dalits pour l'accès à la terre et le respect de la réforme agraire CC_BY_NC_ND_Action Aid India

Avril 2013, Inde : mobilisation de de femmes dalits pour l’accès à la terre et le respect de la réforme agraire
CC_BY_NC_ND_Action Aid India

Quatre millions de familles sans terre au Brésil en 20021, des millions en Inde et ailleurs… Partout, un même constat : quelques grands propriétaires se sont accaparés au cours de l’histoire quantité de terres agricoles. En Inde, 10 % des propriétaires possèdent plus de 50 % des terres2. Au Brésil, 2 % des propriétaires possèdent 49 % des terres3. Cette concentration prive de nombreuses familles de leur outil de travail et de leur moyen de subsistance. Précarisées, peu instruites, elles luttent au quotidien pour survivre : emplois d’ouvrier agricole au profit des grands propriétaires dans des conditions parfois proches de l’esclavage, ou exode rural vers des villes surpeuplées.

Pourtant, une grande partie de ces terres inaccessibles n’est pas cultivée : au Brésil, deux tiers d’entre elles sont en jachère4. Les autres subissent le pire de l’agriculture intensive : OGM, déserts verts de soja, de coton ou de canne à sucre arrosés d’intrants de toutes sortes… Tandis que 65 % de la population brésilienne souffre de malnutrition.

Alors, les citoyens se sont organisés. Leurs mobilisations sont le fruit des problèmes rencontrés, mais aussi de l’histoire et de la culture locale. Les actions menées forment un continuum du local au national, du travail avec les familles jusqu’à la revendication d’une réforme agraire juste.

Au Brésil, les premières occupations de terres ont lieu en 1979. Cette technique est désormais bien maîtrisée par le Mouvement des sans-terre (MST). Des familles, accompagnées par des cadres du mouvement, s’installent sur des terres en jachère. Elles s’organisent démocratiquement pour gérer la terre : coopérative, gestion collective… Parallèlement, elles lancent des actions administratives et judiciaires pour obtenir l’expropriation des grands propriétaires.

En Inde, le mouvement Ekta Parishad s’inspire de Gandhi et de la non-violence. En 2007, Ekta Parishad mobilise 25 000 paysans sans terre pour Janadesh, une marche de 350 km jusqu’à New Delhi. Ce mouvement permet la mise en place d’un Comité national pour la réforme agraire. Une nouvelle marche a lieu en 2012 pour pousser le gouvernement à tenir ses engagements.

Au-delà des réalités locales, Ekta Parishad et le MST ont tous deux une démarche d’accessibilité à tous et toutes des modes de mobilisation. Ils opèrent un travail de fond en organisant des formations diverses : théâtre sur la citoyenneté en Inde, cours d’alphabétisation et conscientisation politique au Brésil fondé sur la pédagogie de Paulo Freire5. Ils forment aussi des animateurs locaux qui sensibilisent à leur tour leur communauté.Le MST a aussi créé l’école nationale Florestan Fernandes, qui dispense des cours d’éducation politique et d’agroécologie aux cadres du mouvement et à ceux des organisations partenaires.

Les organisations de sans-terre travaillent en direction des groupes sociaux les plus opprimés, les plus marginalisés : d’abord parce que sans-terre, mais aussi parce que femmes, ou issus des communautés dalits ou adivasis en Inde. La revendication des droits à la terre est indissociable d’un travail plus global d’émancipation, visant à ce que chacun⋅e puisse défendre ses droits et accéder à une vie digne.

Au-delà de la question foncière, ces mouvements contribuent à l’émergence d’une nouvelle société, où les droits de chacun⋅e sont respectés, où les travailleurs se constituent librement en organisations démocratiques, où l’agriculture est accessible à tous et sert à nourrir la population tout en respectant la terre et les paysans. En somme, les ingrédients d’une véritable souveraineté alimentaire.

Pauline Durillon pour Semer

4 idem

5 Paulo Freire (1921-1997) : pédagogue brésilien. Il invente une méthode d’alphabétisation pour adultes qui permet une conscientisation politique des populations marginalisées. En 1974, il publie Pédagogie des opprimés.